l’open data est-il un nouveau contre-pouvoir en démocratie ?

En démocratie, l’open data ou la mise à disposition de tous de données publiques est à première vue un projet formidable au service des citoyens.

Que ce soit pour retracer le placement des bénéfices des entreprises dans les paradis fiscaux, suivre les dépenses publiques et les actions des lobbys, cartographier les impacts de la pollution ou encore demander des comptes aux élus, l’open data offre une myriade de possibilités dans l’information citoyenne. Une porte s’ouvre sur une application concrète de la notion de transparence, réclamée par les citoyens.

L’ouverture des données publiques

Depuis le début des années 2000, nombre d’Etats ont décidé de financer et de mettre en œuvre des plateformes dédiées à la publication des données publiques sous licences ouvertes. L’Union Européenne a encadré la publication des données par des directives publiées en 2003, 2013 et 2016.  En France, après quelques initiatives municipales, la mission Etatlab a débuté en 2011 avec l’ouverture du site data.gouv.fr. Placé sous la tutelle du Premier ministre, il a pour vocation à « […] partager, mettre l’ensemble des citoyens, l’ensemble des ré-utilisateurs, au cœur […] de la machine gouvernementale. Comprendre comment fonctionnent les administrations et […] inciter et inviter voire parfois contraindre […] certains ministères ou certaines administrations à ouvrir, à partager les informations » selon les propos d’Alexandre Quintard Kaigre, directeur des affaires publiques et juridiques de la structure de 2011 à 2015. Ce dévoilement des arcanes du pouvoir constitue un tournant majeur dans les relations entre l’Etat et les citoyens. En effet on assiste à l’organisation par les gouvernements eux-mêmes de leur propre « accountability ». Ce terme anglais recouvre les notions de responsabilité et de redevance : en amont, les gouvernements diffusent les données et en aval, ils sont jugés en conséquence de celles-ci. Ce mouvement d’ouverture entraîne-t-il un regain d’intérêt et une participation accrus des citoyens dans la vie politique ?

Plus de transparence pour plus d’engagement citoyen ?

De la mise en pratique de la transparence une deuxième notion apparaît : l’ ”empowerment”. Venu du domaine social, elle signifie « renforcer ou acquérir du pouvoir ». L’ouverture des données et leur accessibilité apparaissent à première vue comme de nouveaux outils dont disposent les citoyens pour prendre part à la vie politique au niveau local – notamment via les smart cities – comme international – les affaires comme Wikileaks, Luxleaks, les Panama papers. Or cette hausse d’intérêt et de participation attendue n’est pas suivie des faits.
Il y a plusieurs explications à ce constat. D’une part la lecture, le traitement et l’interprétation des données brutes demandent des compétences spécifiques relevant du métier de data scientist et des méthodes de data visualisation. Comme le relève Gwenaël Boidin, les données publiées sur la plateforme française Open Data sont d’ordre statistique et géographique. Contrairement à une synthèse étude ou un rapport, ces données sont donc lisibles par des spécialistes. Le citoyen lambda repassera…
Enfin, les quelques études existantes sur le sujet tendent à montrer que les outils de l’open démocratie sont utilisés par les personnes déjà investies dans la vie civique ou politisées. Si on peut s’attendre à un élargissement de “l’imaginaire politique”, la fracture civique n’est donc pas prête de se réduire.

Les conséquences de l’organisation de la transparence

La sociologue britannique Evelyn Ruppert dénonce le fantasme de la démocratie ouverte et de l’empowerment des citoyens. Dans un entretien avec le journal l’Obs, elle développe le scénario qui se met en place : les Etats gardent le contrôle sur la transparence en ne publiant que certaines données, tandis qu’émerge une classe de spécialistes des outils numériques, devenant les intermédiaires entre les données brutes et le public. Pour la sociologue, l’open data relève du leurre politique, d’autant que les données brutes sont présentées comme étant “naturelles” et non comme déjà construites politiquement et normatives.

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